Part XVI

Sunday, 11 November 2007 22:35
montagnarde1793: (maximebust)
[personal profile] montagnarde1793

This is the last one, until I type up some more. And yes, it's in French; apologies again to those of you who won't be able to understand it.

Page 13

Sous ses doigts, la soie souillée de sang poisseux ramène son esprit à l'habit bleu. Il le chérissait comme on soigne un talisman. C'était l'habit des jours heureux, des jours où le soleil brillait sur l'atelier Duplay, où le rire des filles portait à croire à tous les possibles.

Et Brount, le pauvre chien qui allait indéfiniment attendre le retour de son maître. Eléonore s'en occuperait ; elle aussi aimait Brount.

 

Page 18

            C'était l'heure de la pâtée de ce brave Brount, pourvu qu'Eléonore y pense !

[…]

            Brount, Eléonore, les êtres qui rendaient sa vie humaine… Elle était bien attirante, Eléonore, moins jolie qu'Elisabeth sans doute, mais plus pondérée. Qu'il eut été doux parfois de s'abandonner, de se laisser aimer. Il ne s'en reconnaissait pas le droit. D'une certaine manière il avait fait don de sa vie à la France. Le Bas avait bravé les dieux. Avec son aide, car il l'avait poussé a s'engager sur la voie du mariage qu'il se refusait a lui-même. La défaite, l'écroulement de ses illusions, des projets étaient doublés de tant d'intimes chagrins : une femme en larmes, un enfant arraché a son père, orphelin demain peut-être… Non, il avait bien fait de refuser ces douceurs de l'existence, qui ne s'acquièrent qu'au détriment de l'autrui. Elles n'étaient pas pour lui. Il y aurait eu trop d'égoïsme à immoler femme et enfant sur l'autel de la patrie. Sa compagne, jusqu'au bout, resterait la France.

 

Page 44

            « Ils ne vous connaissent pas, disait Eléonore, sinon ils vous aimeraient et jamais ne vous craindraient.

            —Mais il ne faut pas que l'on m'aime. Il faut que l'on me croie.

            —On dit ça ! Pourquoi Brount alors ? Brount ici, garnement ! On ne mange pas les petites bêtes. »

            Ils avaient ri comme des collégiens de la tête du bon chien recrachant le hanneton qu'il avait pris pour un berlingot.

            Comme le ciel était pur ce soir-la, tout juste revêtu a l'horizon d'un halo de pourpre et d'or.

            « C'est du beau temps pour demain, avait dit Eléonore, avec peut-être un léger vent. »

            Demain, le 8 thermidor…

 

Page 55

            Pourvu, pensa Maximilien, qu'Eléonore ait préparé la pâtée de Brount. Eléonore. Elle eut sans doute fait une excellente épouse. Il n'avait pas eu le temps de se poser la question. Eléonore. La sœur de Lucile. Elles évoquaient des parfums délicats, des éclairs de chair rose, des regards de velours, des boucles qui dansent au soleil, des éclats de rire légers… Ses pensées toutes à la Révolution lui interdisaient de sentir et d'oser de prendre et de garder. Investi d'une mission, il fallait vivre les mains largement ouvertes et se contenter de regarder, de frémir, de se troubler parfois mais de serrer les lèvres sur ce qu'il convenait d'appeler, en de semblables circonstances, des faiblesses. Se faire plus dur que nature, pour ne pas donner à croire, à entendre, à deviner. Il eut pu, comme Le Bas, s'unir a la sœur de Lucile, ou Eléonore… Elles étaient au printemps fraîches et odorantes, couleur de fleurs, babil d'oiseaux, leurs jupons craquaient et sentaient bon l'empesage. Il savait tout cela, sur sa peau, dans ses reins, mais vraiment, il n'avait pas le temps. Sa maîtresse, en dernier ressort, restait la France.

 

Page 69

            Bien sûr il eût aimé consoler Eléonore et lui confier Brount.

 

Page 99

            « Comment, de si bon matin en cheveux dénoués et en jupon ! Mais qu'arrive-t-il donc Eléonore ? Ton père ? Ta mère ? »

            Elle répondait non par signe, la gorge nouée par une émotion que l'on sentait intense.

            « Tu n'aurais pas reçu de mauvaises nouvelles de Charlotte ou d'Augustin que tu ne saurais comment m'annoncer ? Mais parle, voyons ! »

            Mi-pleurant, mi-hoquetant, elle articula :

            « Marat…

            —Eh bien quoi, Marat ?

            —Poignardé, dans son bain. »

            Sous le coup Robespierre s'était assis, blême.

            « Tu es sure ?

            —Tout le monde en parle dans la rue. C'est une fille, une dénommée Corday Charlotte qui s'est introduite chez lui. Il parait que le spectacle était horrible, du sang dans l'eau du bain, du sang partout… »

            Robespierre avait été très affecté par la nouvelle. Si on armait les bras des petites filles sans cervelle pour assassiner les héros de la révolution, son tour ne tarderait pas.

 

Page 121

[…] Leur funèbre cortège est coincé par une intense et bruyante circulation juste en face de la maison Duplay. Les volets sont fermés. La poitrine de Robespierre se gonfle de tristesse, d'espoir :

            « Ils sont partis. Eléonore sans doute aura emmené Brount. » Comme il espère qu'ils sont tous en sécurité !

 

Page 123

[…] De jolis visages de jeunes filles apparaissaient aux portes, puis s'enfuyaient en étouffant de légers rires.

            « Il faut les excuser, elles sont jeunes, avait dit Duplay, et ta renommée est déjà grande.

            —Elles sont bien charmantes.

            —Ce sont les trois dernières de mes filles. [Ce qui est pas exact, car Eléonore était l'aînée.] L'aînée [la seconde] est mariée. Elles s'appellent Eléonore, Victoire et Elisabeth.

 

Page 124

            A tant évoquer cette oasis d'affection, de joies quotidiennes et simples, les images se bousculent dans sa mémoire surmenée : était-ce Eléonore, Victoire ou Elisabeth qui brodait avec une telle perfection ? Le jeune visage auréole de cheveux clairs, les soies de couleur éparpilles sur son giron. Eléonore préférait les excursions a la campagne et les bouquets champêtres et Victoire le théâtre. Elles feignaient la jalousie quand Maximilien accédait plus souvent aux désirs de l'une que de l'autre.

            « Vous me devez une pièce, citoyen. Vous m'aviez promis le Mariage de Figaro.

            —Mais Victoire boude, riait Eléonore. Il fait si beau, je comprends que Maximilien préfère un pique-nique à Choisy !

            —Promettez alors que nous repasserons chez mon oncle Vaugeois. Vous pourrez en profiter pour embrassez votre filleul. Il vous réclame. Il dit que vous ne lui avez toujours pas apporté le chapeau aux plumes tricolores que vous lui avez promis.

            —Je n'ai pas le temps, jeunes filles. Il vous faut choisir entre le pique-nique et la famille. Une autre fois… »

            Elles ne sauraient jamais le mal qu'il avait a distraire ces quelques heures de son emploi du temps. Il ne voulait pas alourdir l'atmosphère ; traîner a ses basques les odeurs de mort et de trahison qui imprégnaient ses vêtements et son âme au sortir des Comités. Il voulait rire de leur rire, s'alléger de leur insouciance, imaginer un court instant que sa vie puisse revêtir des tons pastels a la Greuze et non pas toujours les couleurs violentes et héroïques des fresques de David. D'ailleurs il l'aimait bien David, il appréciait infiniment son talent, lui était grandement reconnaissant pour la part active que cet artiste de génie prenait a leur Révolution.

            Qu'elles étaient fraîches et reposantes, ces jeunes filles. Elles lui rappelaient celles qui, dans sa jeunesse, venaient lui offrir des oiseaux. Rien à voir avec ces mégères qui siégeaient au pied de l'échafaud, le tricot a la main. Ou celles qui envahissaient la Convention brandissant pistolet ou poignard. La mort lui faisait davantage horreur dans les yeux des femmes que dans ceux des hommes. Leurs cris mêmes qui déformaient leurs lèvres et leurs gorges lui paraissaient obscènes. Oui, décidément, il les avait beaucoup aimées et détestées, les femmes. Il n'avait pas voulu recevoir Lucile car si elle avait crié, dressé le poing, il l'eut haie et si elle avait pleuré, se jetant à ses genoux, il aurait peut-être cédé.

            « Il n'y a plus de marguerites, criait Elisabeth courant dans les blés blonds, je n'ai trouvé que de la camomille sauvage et elle sent le pipi de chat ! »

            Eléonore grondait sa cadette pour son impertinence et tous riaient de sa mine faussement déconfite.

            « Si nos Conventionnels te voyaient, raillait Saint-Just, l'Incorruptible aux mains des petites filles !

            —Ils ne me verront ainsi, ni toi non plus. Nos visages doivent être de glace et nos paroles d'acier. Ces entractes ne franchiront ni le porche ni les lèvres de la famille Duplay. »

           

Page 131

            Au-delà du brouhaha de la rue, les sens aiguisés de cet homme blessé perçoivent le terrible silence de mort qui s'est abattu sur la maison Duplay. Les charmantes gardiennes du foyer se sont envolées. Qui défendraient-elles aujourd'hui des importuns ? De véritables cerbères, les filles Duplay, quand il était question de préserver la tranquillité de leur grand homme. Parois Robespierre intervenait en faveur des visiteurs :

            « Je l'aurais reçu volontiers celui-la, même si ce n'était que pour lui opposer un refus. Tout homme mérite qu'on écoute sa requête. »

            Mais elles étaient catégoriques :

            « Il n'y a pas de place ici et dans votre emploi du temps pour les quémandeurs, sans compter qu'il peut toujours se glisser un traître parmi eux. »

 

Page 158

            Il n'avait pas eu le temps. Il avait entrevu la vie, l'espace d'un rayon de soleil, d'un éclat de rire d'Eléonore ou d'Elisabeth, l'instant du chant d'un oiseau, d'une danse des petits Savoyards aux Tuileries.

 

Page 198

            Oui, on l'avait aimé, on l'avait encensé, qu'y pouvait-il ? Sans doute sa personnalité et sa présence répondaient-elles à un besoin, à une aspiration profonde. Eléonore prétendait que son honnêteté rayonnait comme une auréole et que la maison Duplay, grâce à lui, était devenue le temple de la Vertu. Ces enfantillages lui allaient droit au cœur, mais ce n'étaient que des enfantillages !

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